Alina Cociere
Best viewed in landscape

Alina Cociere ou LA FRAGMENTATION DU MONDE

J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer bien des aspects techniques et esthétiques de la peinture d’Alina Cociere qui témoignent d’une remarquable maîtrise. Mais il y a le point essentiel de son oeuvre, dont il faut parler : la cause première, celle qui met impérieusement son talent en marche : la vision qui lui permet de se soumettre sans faiblesse à ses propres urgences d’artiste.

Pour ma part, je ne peux en parler que par le message que j’en perçois par son oeuvre, bien sûr, et je me cantonnerai donc à cette posture. 

J’ai coutume de dire, parlant de certains peintres, que les grands artistes sont les yeux de l’instinct collectif. Ils entrouvrent la porte de l’avenir. Je pense particulièrement à Bosh, Breueghel ou Patinir, mais aussi évidemment à Goya et, plus proche de nous, lecteurs par anticipation du monde moderne, à Braque, Picasso, aux surréalistes ou aux tenants de l’abstraction… Je pense aussi à de brefs éclats individuels comme le Cri de Munch ou la période métaphysique de Chirico, qui sont des instantanés universellement signifiants… 

À lire intuitivement les signes imperceptibles du monde et ses lignes de force sous-jacentes, tous ces artistes, profondément de leur temps, se sont postés instinctivement et sans l’avoir même voulu aux avant-postes de l’avenir, qu’ils ont cerné avec une précision qui ne doit rien à la réflexion ou à l’idéologie, mais bien plutôt à une sorte d’empathie presqu’anatomique avec les équilibres mystérieux du moment. 

Ce lien intense et spontané avec notre époque actuelle est au coeur du travail d’Alina Cociere. Le sait-elle vraiment elle-même, à la voir si totalement concentrée sur le foisonnement pictural de son inspiration ?

Toujours est-il que sous cet angle de vue, son message nous apparaît merveilleusement univoque et d’une grande évidence. Il y a dans son travail la formulation picturale inspirée de notre époque singulière, très intuitive, jusqu’au sentiment même de la simultanéité du « déjà passé » dont elle rappelle les images qui sont encore en nous, et du « presque futur » dont les ombres anticipent déjà sur les images de demain. Elle offre beaucoup de précisions pour que cette double lecture soit évidente.

Dès lors que nous lisons ses toiles au regard de la période historique que nous traversons, sa narration, malgré son apparente complexité, est d’une parfaite clarté.

Dans chacune de ses œuvres, elle survole en effet lentement et en contre-plongée le paysage éternel, qu’elle scrute à la manière d’un drone, fascinée par l’étrange évolution de ses apparences et de ses dispositions imprévisibles. Elle le fait avec sa maîtrise habituelle du dessin, avec sa palette très contrôlée qui libère et guide son langage émotif. Elle le fait avec la tension latente qui accompagne certaines révélations essentielles.

Mais là où Joachim Patinir voyait encore en 1440, dans les paysages, la permanence sereine de l’Harmonie du Monde*, saisie à l’instant historique précis où l’homme n’y figurait encore que comme une anecdote tourmentée par les mythes divins, Alina nous découvre aujourd’hui, moins de 600 ans plus tard - bien peu de temps en vérité- mais exactement sous le même angle de vue optique,  la terrible évidence de la fragmentation de notre monde moderne.

Ce qu’elle peint, j’oserai dire ce qu’elle dépeint, c’est le miroir brisé de cette harmonie ancienne et ce que l’on constate tout d’un coup, c’est que l’homme n’y a plus sa place : il n’y figure déjà plus que par son absence ontologique. Tout au plus n’y figure-t-il que comme un spectre errant sur les ruines de ses fastes  d’avant, comme certains de ces visages imaginaires qui apparaissent dans les nuages : à peine entrevus, déjà évanouis, fantômes dissous de la caverne de Platon, démons potentiels flânant sur leurs futurs décombres…

Tout y suggère que l’Homme s’est exclu lui-même de son propre paysage et qu’il refuse désormais d’assumer son héritage naturel…

En effet, dans les tableaux d’Alina, la précision minutieuse d’un Patinir, d’un Brueghel ou d’un Bosh est toujours bien réelle et présente, mais elle n’est que sous-jacente, et n’apparaît plus que dans une échelle secondaire : À l’image même de ce que chacun de nous ressent aujourd’hui confusément, la réalité profonde du monde semble comme balayée par un terrible orage dont l’ombre gigantesque plane un peu partout sur les paysages, à la manière du Colosse de Goya et cette ombre menace toutes les architectures et les espérances humaines…

Oui, l’Homme semble avoir déserté de son être profond dans cet entre-deux historique, abandonnant même ses rêves et ses maisons d’enfance, ses églises, ses paysages et ses rivières… Pire : il semble avoir rompu orgueilleusement avec sa nature même.

Comme si l’action se situait au lendemain de la grande transmigration martienne chère à d’Ellon Musk…

Dans son oeuvre, Alina Cociere ne nous raconte pas une histoire quelconque parmi d’autres, ni une hypothèse de plus dans le grand catalogue des gestes légendaires philosophico-picturales du monde : la situation d’aujourd’hui est sans précédent dans l’Histoire de l’Homme. 

Elle l’exprime formellement.

Ce qu’elle nous montre de notre temps, ce sont les images réelles du fractionnement du monde, à ce moment précis de notre histoire accélérée, où le miroir vole en éclats, mais où chaque fragment porte encore -et intensément- les images et les empreintes de ce qui existait avant le choc : les beautés, les lenteurs du jour, les lumières du soir, l’ombre portée des flèches des cathédrales… Mais l’ensemble des fragments est comme emporté par l’ombre immense des chaos à venir. Une ombre qui par sa dimension change les échelles du tableau au point que les dimensions du monde humain paraissent désormais dérisoires, réduites à l’état d’hologrammes furtifs et c’est pourtant bien eux qui portent l’émotion… 

Chez Alina Cociere comme dans le tableau du colosse de Goya, la dimension humaine paraît bien fragile face au Colosse des Destins contraires…

Son oeuvre expose ainsi, par une série d’instantanés, le témoignage de ce passage soudain entre deux mondes opposés, aux états différents, aux timings vertigineusement différents : désormais incompatibles. Ce passage, c’est celui de notre réalité d’aujourd’hui : c’est le moment d’un basculement faramineux.

D’une force plus têtue que désespérée, presque médiumnique, mais aussi d’une certaine manière détachée qui tient de la sidération, Alina Cociere devient le tabellion minutieux, courageux, intègre, de ce basculement. Elle « dépeint subjectivement», toile après toile, l’ensemble objectif de cet évènement considérable qu’est le fractionnement actuel du monde post-moderne, mais en y ajoutant, correction ultime, une charge émotionnelle d’une remarquable pudeur… et d’une remarquable intensité.

Dans cet arrêt sur l’image de l’explosion du miroir, tout est figuré objectivement avec cette capacité étonnante qu’elle a de restituer les palettes éternelles qui nous relient au monde, mais aussi, comme je l’ai déjà dit, de faire appel à nos images personnelles, comme si en chacun de nous quelque vaisselle royale brisée, immergée il y a dix mille ans, resurgissait grâce à elle à la surface de notre conscience moderne dans une surprenante réapparition, comme répondant à un ultime appel surnaturel, pour nous rappeler d’une manière intensément affective la trace de notre propre enfance d’Hommes, de notre propre sentiment immémorial de la paix et des beautés possibles… 

L’Adieu aux Armes, en quelque sorte…

Dans ce sens, chaque tableau d’Alina est à sa manière un « Jugement Dernier » moderne. Peut-être y retrouve-t-elle aussi la réminiscence des images subjectives du paradis perdu...

Pour nous rappeler les temps où le temps était encore humain.

Pour nous signifier que c’est aujourd’hui le Temps lui-même qui s’est transformé en tourmente, en cyclone, en typhon. Et que nous y sommes pour quelque chose puisque le reste du monde, lui, tourne toujours sur le temps darwinien.

L’oeuvre d’Alina Cociere, mythologique par essence, est donc en même temps d’une grande lucidité.

Hier encore, nous avions Homère, Dante Alighieri, Shakespeare, Camões etc… pour nous raconter l’Homme, ses rêves et ses terreurs… 

Mais c’étaient alors les sentiments, les histoires et les images des temps d’avant, des temps lents, où chaque mythe évoluait dans une sorte d’éternité parallèle à la vie réelle, dans une immobilité méditerranéenne. Ils avaient leurs modèles et leurs foulées propres.

Plus récemment, dans les sagas modernes, littéraires ou cinématographiques, Franck Herbert (Dune) Stanley Robinson (Trilogie Martienne), George Lucas (La Guerre des Etoiles) JRR Tolkien (Le Seigneur des Anneaux) et bien d’autres, les artistes ont tenté de transposer à leur tour dans notre environnement moderne et dans d’autres géographies, les images réactualisées des prémonitions anciennes à travers des mythologies plus technologiques, mieux adaptée aux temps plus rapides qui commençaient déjà à nous submerger, mais sans en changer le fond.

L’on pouvait encore y retrouver la constante de la délocalisation temporelle et géographique des actions légendaires, vers des lieux de fiction de plus en plus souvent extérieurs à notre planète. Mais cette délocalisation, issue de l’inconscient collectif de manière de plus en plus insistante n’était pas réellement nouvelle : elle figurait déjà dans l’esprit des hommes depuis des millénaires : les Dieux n’étaient-ils pas par essence des entités planantes dans les vastitudes célestes, désertiques ou simplement dans d’autres dimensions chamaniques ou légendaires ?

Il y a bien sûr dans la reconduction moderne de ces sagas anciennes quelques changements techniques. Mais la conquête de Mars, bien réelle, ou la fragmentation réussie de l’ADN, réussie il y a peu, ou encore la reconstruction du génome chère aux transhumanistes, ne reconduisent-elles pas au XXI siècle cette étrange volonté humaine de décrocher de notre nature réelle en faveur d’un ailleurs technologique à l’anatomie et à l’âme de plus en plus hypothétiques ?

Dans la réalité, les récits modernes issus des mythes anciens ne continuent-ils pas aujourd’hui de ne promouvoir l’espérance qu’au prix de fuites extraterritoriales,  extraterrestres ou en tout cas post-naturelles qui ne témoignent en fait que d’un refus constant de nous regarder tels que nous sommes ?

Dans ce contexte, la fuite en avant, romanesque, se révèle une fuite utopique vers le néant…

Or aujourd’hui, nous arrivons à la fin des utopies crédibles. Nous décrochons de nos propres rêves : nous voici bel et bien arrivés au point objectif du désaccord physique de l’homme avec la nature qui l’a créé. Du Grand Décrochement ; et nous sentons bien que nous sommes au grand carrefour de nos destins.

Si l’oeuvre d’Alina Cociere est mythologique par essence, elle semble donc paradoxalement marquer la fin même de ces mythologies traditionnelles, la fin des utopies possibles…

Dans son oeuvre, le temps présent ne débouche plus sur un dernier combat légendaire remis à jour, sur le scénario d’un ultime péplum technologique convenu entre les justes et les injustes, selon les règles du jeu épopéen immémorial entre le Bien et le Mal, le Diable et le Bon-Dieu, le Paradis et l’Enfer, entre la soi-disant intelligence et la supposée bêtise, etc...

En fait,  en entrouvrant innocemment la fenêtre de l’avenir, Alina Cociere ressent l’évidence que nous ne sommes tout simplement plus aux temps arrêtés des binômes chevaleresques.

Nous voici arrivés dans un temps fulgurant, contracté à l’extrême. C’est le moment du Grand Éclair, celui où l’exponentialité du temps accéléré fait exploser le miroir.

Elle est entrée sans le vouloir au coeur du Fractionnement du Monde. Elle y situe précisément son travail.

Elle est l’oeil, réputé tranquille, du cyclone. Elle regarde autour d’elle le vortex dans le calme apparent d’une objectivité précaire. De ce centre presqu’atemporel, où que se tourne son regard, elle note que les images se superposent étrangement…

Elle n’est qu’un instinct en éveil. Elle ne juge pas. L’oeil seul est comptable. Il constate que tout est dépassé : les stratagèmes idéologiques ou romanesques, les héros de fortune brandissant quelque vérité de pacotille susceptible de sauver le monde, d’arrêter le formidable vortex. Il est trop tard. Le cyclone ne s’arrête que quand ses sources se tarissent. Sous l’oeil innocent du peintre, le vieux théâtre est détruit. Les solutions partisanes sont inutiles et à jamais infantilisantes. L‘oeil du cyclone est une chimère de tranquillité, mais c’est le dernier observatoire possible…

Il me semble percevoir dans sa vision - mais ce n’est que ma propre interprétation - que c’est peut-être justement ces éternels binômes, ces croisades innombrables de la dualité inlassablement reconduite par les hommes imbus de leurs propres légendes et jaloux de leurs propres pouvoirs qui aura démoli le paysage, créé le vortex par l’accélération exponentielle de leur bref avenir jusqu’à faire éclater le miroir, comme la chaleur et l’humidité amorcent immanquablement les cyclones.

Je sens chez Alina cette vision rétroactive et fugitive des harmonies simples, celles des temps naïfs, déjà submergés par les excès monstrueux du combat des Titans…

Comme une voiture de famille, pleine de souvenir, soudain compressée… 

Devant l’évidence des effets, le peintre qui a entrouvert la fenêtre de l’avenir laisse à chacun sa lecture des causes…

Mais sans miroir, semble dire Alina, comment l’Homme pourra-t-il encore se regarder, lire son avenir, ou simplement survivre ? Y aura-t-il seulement quelque chose à peindre, après le vortex, dès lors que le miroir de leur conscience se sera lui-même complètement brisé ?

C’est sans doute cette dernière question muette et magnifiquement intense qui signe son travail et la place parmi les grands artistes de notre époque en géhenne.

Mais poser la question, n’est-ce pas déjà y répondre ?

C’est ce qu’elle fait à sa manière, dans son approche picturale aboutie, sans la moindre ostentation apocalyptique, sans la moindre grandiloquence, sans le moindre commentaire - dans cet état que les stoïciens grecs appelaient « l’Époché », la suspension du jugement… - mais dans une émotion humaine qui nous élève au dessus, bien au dessus des polémiques…

Jean-Pierre LANG